Habitudes d’un travail bien fait.

Ce texte a été rédigé dans le cadre d’un atelier de création littéraire. Il s’agit d’une fiction très librement inspirée d’une photographie saisie en milieu urbain. Cette fiction ne prétend pas représenter véritablement les passants dont l’image a été captée par la photographie.

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Son habitude à elle, c’était d’attendre que tous les clients quittent le magasin pour enfin, glisser ses doigts glacés sur les couvertures inégales des romans.  Chacun d’eux avait une histoire, chacun d’eux avait été pris, déposé à nouveau.  Parfois elle pouvait encore sentir la chaleur des mains d’autrui sur la reliure d’un roman, parfois aussi elle en choisissait un pour sa couleur.  Elle fermait toujours le magasin, profitant chaque fois du silence du soir pour faire ses propres trouvailles.

Son habitude à lui, c’était d’attendre que tous les clients quittent le magasin pour enfin, l’observer à travers la grande vitrine.  Elle ne fermait jamais les lumières  au complet.  Elle prenait son temps pour choisir son livre, le sortait de sa rangée, l’appréciait encore fermé avant de prendre une page au hasard et la lire.  Parfois elle se laissait prendre et ses yeux se mettaient à vivre avec les mots.  Sa bouche s’ouvrait un peu quand elle remettait le livre à sa place, puis elle sortait de la boutique, fermant à clef derrière elle.  Son dernier coup d’oeil au magasin, quand elle s’apprêtait à tourner à droite et poursuivre sa vie, quand elle passait devant lui, qui s’appuyait toujours contre le mur du bâtiment.

Pas une seule fois, elle n’avait remarqué les ombres fuyantes du jeune homme lorsqu’il la suivait jusqu’à chez elle.  Ce n’était pas vraiment loin; tout droit jusqu’à l’église, gauche, gauche encore, puis à droite.  La porte bleu.  Elle prenait chaque fois quelques secondes pour regarder à sa droite, à sa gauche, poussait un soupir, cherchait ses clefs dans sa poche ouverte et entrait chez elle.  Parfois, son chat roux en profitait pour sortir, mais la plupart du temps elle était seule avec ses pensées.

Cela faisait maintenant près de deux mois qu’il la suivait.  Jamais dans sa vie il n’avait trouvé quelqu’un d’aussi solitaire.  Elle parlait rarement à d’autres personnes une fois sa journée terminée.  Personne n’était venu déranger ses habitudes, ni sonner à sa porte.  Ses longues jambes, sa poitrine inexistante, ses bras frêles.  Ses cheveux étaient un peu long…  Mais encadraient parfaitement son visage rond.  Elle était si jolie qu’il avait du mal à croire  qu’elle n’ait personne dans sa vie.  C’était sa chance.

Fidèle à ses habitudes, elle regarda à sa droite, puis à sa gauche avant de plonger la main dans sa poche pour trouver la clef de son petit appartement.  Elle ne remarqua pas l’ombre furtive qui s’étendait à ses côtés, et quand elle ouvrit sa porte, une main chaude et moite se posa sur sa bouche, étouffant sa surprise.  Elle faillit s’emmêler les pieds quand il la poussa d’une violente secousse contre le mur afin de fermer la porte derrière eux.  Quand elle tenta de s’éloigner de lui, il la reteint par un bras, ses doigts creusant dans sa chair, faisant monter un gémissement dans sa gorge.  Il s’imposa à elle, plaquant leurs corps en sueur contre la porte, l’immobilisant avec son bras gauche alors que sa main droite plongeait dans sa poche et en sortait un scalpel.  La morsure de la lame fut glacée durant quelque secondes, jusqu’à ce que sa chair prenne feu, jusqu’à ce que la vie s’échappe complètement de ses yeux en de glauques cascades.